Trafic de rendez-vous et corruption : la nébuleuse VFS Global

Avatar Azil Momar Lo | 29 mai 2026

Cette enquête dévoile comment la sous‑traitance des demandes de visas à VFS Global alimente corruption et trafic de rendez‑vous, exposant les demandeurs à des surfacturations et abus. Elle révèle aussi comment la firme indienne impose, sous couvert d’options, des services payants qui deviennent quasi obligatoires.

Cette enquête a été coordonnée par Lighthouse Reports en collaboration avec un consortium de 14 médias partenaires répartis dans 12 pays, dont La Maison Des Reporters au Sénégal.

De Dakar à New Delhi, en passant par Nairobi et Kinshasa, des gouvernements européens délèguent la gestion des demandes de visas à des sociétés privées comme VFS Global. Présenté comme une solution de modernisation et de rationalisation administrative dans 168 pays, ce système externalisé s’est transformé en une machine opaque où l’accès au visa devient une rente.

Au Sénégal et ailleurs, cette sous-traitance a ouvert la voie à un marché parallèle de rendez‑vous, à des pratiques de corruption et à l’exploitation systématique des demandeurs, piégés entre la bureaucratie officielle et les réseaux informels qui prospèrent dans son ombre.

En juillet 2025, La Maison des Reporters a publié une première enquête sur VFS Global consacrée à un réseau parallèle de trafic de rendez-vous pour le dépôt de visas au Sénégal. 

Notre enquête avait recueilli des témoignages accablants de gérants d’agences de voyage à Dakar qui ont confié avoir des entrées au sein de cette firme indienne d’externalisation de l’administration des visas et des passeports pour les gouvernements et les missions diplomatiques, facilitant l’achat de rendez-vous qu’ils revendaient par la suite aux usagers à prix d’or.

Quelques semaines après la publication de notre enquête, la presse sénégalaise a rapporté en août 2025 le démantèlement d’un réseau de trafic de rendez-vous impliquant des agents de VFS dont certains étaient déjà licenciés.

Dans un premier temps, à travers cette nouvelle enquête, nous creusons davantage afin d’en savoir plus sur cette opération ayant permis de démanteler ce réseau clandestin. Puis nous exposerons comment VFS Global a conçu tout un système dans plusieurs pays du monde dans le but de générer le maximum de profit, au grand dam des usagers qui font face à des difficultés occasionnant souvent de la corruption, des arnaques ou des surfacturations de services optionnels, parfois sur fond de tromperie.

Comment un technicien a exploité les failles du système informatique de VFS pour vendre des rendez-vous

Le démantèlement d’un réseau frauduleux de vente de rendez-vous a fait les choux gras de la presse sénégalaise à la mi-août 2025, avec des informations vagues sur les profils des suspects, dont certains sont présentés comme des agents de VFS, et d’autres comme d’anciens employés de l’entreprise.

Pour en savoir plus, nous avons questionné la police sénégalaise, notamment le commissaire en chef de la Direction nationale de lutte contre le trafic de migrants et pratiques assimilées (DNLT), qui a mené l’opération policière. Le commissaire Cheikh Sad-Bouh Senghor, chef de la DNLT, qui nous a reçus dans son bureau le 12 février 2026, préfère parler d’une « opération planifiée » plutôt que d’une « descente » dans les locaux de VFS Global, confirmant que l’enquête a été déclenchée à la suite d’une dénonciation portant sur un système de faux rendez-vous de demandes de visas pour la France.

Ses enquêteurs ont d’abord analysé les éléments reçus avant d’attendre la plainte formelle d’une victime dont l’audition a mené à la personne à l’origine du système. Les enquêtes ont par la suite révélé l’implication d’un individu lié à VFS Global, explique le commissaire Senghor.

À l’en croire, une seule personne a été arrêtée dans le cadre de cette opération. Il s’agit d’un ancien agent de VFS Global, dont le statut a été vérifié par la DNLT, qui a pu confirmer auprès de l’entreprise que l’ex-agent avait été licencié plusieurs mois avant son arrestation.

Malgré son licenciement, l’individu, un technicien informaticien, disposait encore des compétences techniques lui permettant d’accéder au système de prise de rendez-vous à distance, de créer ou d’annuler des rendez-vous et de manipuler le calendrier au détriment des usagers. 

Le commissaire Senghor a également fait savoir que les investigations ont montré que l’individu faisait partie d’un vaste réseau.

« Il ne pouvait pas agir seul pour annuler ou créer des rendez-vous et permettre aux usagers de déposer leurs dossiers. Il y avait d’autres complices ».

Nous avons adressé un courrier à VFS Global pour en savoir plus sur l’identité précise de son ancien employé arrêté, et pour plus amples explications sur ses liens avec l’entreprise. Mais nos questions n’ont pas reçu de réponse.

Tâche sisyphéenne

L’éclatement de ce réseau frauduleux est en réalité une goutte d’eau dans l’océan du trafic de rendez-vous. Pour beaucoup d’usagers dans les pays africains où VFS Global opère, y compris le Sénégal, obtenir un rendez-vous pour le dépôt du visa continue d’être un parcours du combattant.

En jouant sur la pénurie de rendez‑vous disponibles chez VFS, des intermédiaires parviennent à amadouer les demandeurs et à leur soutirer des sommes exorbitantes. Pour obtenir un créneau, certains usagers n’hésitent pas à débourser jusqu’à 500 000 FCFA (environ 760 €), alimentant un marché parallèle où la rareté devient une arme de chantage, alors que sur le site de VFS au Sénégal, il est indiqué, par exemple, que les frais consulaires Schengen pour les adultes sont de 90 €, soit 59 000 FCFA.

Salimata, rencontrée près du centre de visa de VFS à Dakar, est en train de faire les démarches pour obtenir un visa pour la France. « Tu essaies de trouver un rendez-vous à n’importe quel moment et il n’y en a pas ; il y a des agences qui s’en chargent pour toi et tu paies entre 75 000 (environ 114 €) et 200 000 FCFA (environ 300 €).

On n’est même pas encore sûr d’obtenir le visa, c’est juste pour avoir un rendez-vous », se lamente-t-elle.

Pour avoir un rendez-vous, elle dit se faire aider par le gérant d’une agence de voyage à qui aucun contrat ne la lie. Elle est obligée de lui payer de l’argent, même si son visa est refusé. Ce qui fait dire à Salimata qu’il existe « une complicité » entre gérants d’agences de voyage et agents de VFS « pour vendre des rendez-vous ».

Ailleurs, au Kenya, VFS s’est plusieurs fois démarquée de ces intermédiaires que l’entreprise identifie comme des agents véreux agissant en son nom. Par exemple, en juin 2025, elle a mis en garde contre des escroqueries dans lesquelles des agents frauduleux, se faisant passer pour des agents de VFS, percevaient de l’argent en échange de promesses de rendez-vous « anticipés » ou « garantis » pour l’obtention d’un visa. Mais, malgré ces avertissements, le problème a persisté, comme en témoignent de nombreuses plaintes d’usagers recensées sur les réseaux sociaux.

Dans une réponse adressée à Lighthouse Reports et au consortium, VFS Global dit mettre “activement en œuvre des mesures de sécurité robustes à plusieurs niveaux”, telles que “l’authentification par mot de passe à usage unique et le CAPTCHA, pour protéger ses systèmes de prise de rendez-vous.

L’entreprise dit mener également des actions de sensibilisation, par le biais de sa campagne #DoNotFallForFraud, qui encourage les demandeurs à éviter les escroqueries et à n’utiliser que les canaux officiels. Lorsque des cas de fraude présumée sont identifiés, VFS Global indique travailler en collaboration avec les autorités locales chargées de l’application de la loi. 

La société précise aussi que “la disponibilité des rendez-vous, les délais de traitement, les exigences en matière de documents et les décisions relatives aux visas sont entièrement déterminés par les gouvernements clients, et qu’il n’existe pas de rendez-vous « premium ».

Eu égard à ces explications de VFS, nous avons demandé aux autorités sénégalaises si des mesures ont été envisagées ou appliquées pour solutionner le problème.

La direction générale de l’Appui aux Sénégalais de l’extérieur (DGASE), une branche du ministère de l’Intégration africaine et des Affaires étrangères, reconnaît que les difficultés liées à la prise de rendez-vous et les conséquences qui en découlent, comme le trafic de rendez-vous, font partie d’un « problème assez sérieux » présent « depuis plusieurs années ».

En disant travailler à la recherche de solutions, la DGASE se félicite du fait que « plusieurs réseaux ont été démantelés », mais avoue son impuissance face au fléau. « Une fois qu’on démantèle un réseau, un autre se reforme. Donc, c’est un travail de Sisyphe ».

En termes de mesures concrètes, la DGASE souligne avoir tenu des rencontres avec des représentants de consulats européens au Sénégal, et dit travailler en étroite collaboration avec les pays concernés ainsi que le ministère de l’Intérieur pour réduire la nuisance occasionnée par ces réseaux illégaux.

Ces dialogues ont permis, pour certains consulats, de déloger des officines frauduleuses des abords de certaines entreprises qui s’occupent de traitement de visas, indique la DGASE, qui reconnaît que ces efforts sont insuffisants car « le fléau demeure ».

En RDC, des agents actifs de VFS proposent des rendez-vous « express » hors circuit en échange d’argent

Si au Sénégal des rendez-vous sont trafiqués avec l’aide d’un ex-agent de VFS, ailleurs, la fraude a impliqué des agents encore employés par la société. C’est le cas en République démocratique du Congo (RDC), où nos enquêtes ont permis d’exposer les méthodes adoptées par des employés du centre VFS de Kinshasa qui opèrent dans un circuit parallèle autour des demandes de visa pour la Chine. 

L’un d’eux, Martin, employé au China Visa Application Center, le bureau géré par VFS Global pour les demandes de visa pour la Chine à Kinshasa, a reçu un de nos journalistes à plusieurs reprises pour discuter d’un dépôt hors circuit officiel, sans prise de rendez-vous classique, après qu’un intermédiaire nous a proposé un visa garanti contre paiement. Dans les faits, un intermédiaire du nom d’Amiral a finalisé avec nous les détails du visa payant, avant de nous envoyer voir Martin, employé de VFS au centre Chine. Martin a négocié avec nous en présence de son collègue. Les échanges ont été d’ailleurs filmés par une caméra cachée (voir ici et ici).

Lors de la première rencontre, lorsque Martin nous reçoit, derrière le bâtiment du centre, il nous réclame de l’argent : « Je suis avec vous maintenant. Vous étiez censé me remettre quelque chose, n’est-ce pas ? ». À notre réponse indiquant que nous voulions d’abord voir les lieux et le rencontrer, il rétorque : « Je ne traite pas de questions d’argent avec vous. Normalement, tout devrait déjà être réglé avec Amiral. Vous venez ici pour me remettre le passeport et l’argent. »

Les montants qu’ils réclament ont varié au fil des échanges. Amiral a d’abord évoqué un visa à 400 $ (environ 340 €). Lors d’une autre rencontre avec Martin, il a indiqué que pour la « Chine, c’est 650 $ » (environ 560 €). Dans d’autres échanges menés séparément avec des agents d’assistance visa à Kinshasa, les prix proposés pour un visa pour la Chine varient entre 400 et 700 $, souvent avec la promesse d’un visa rapide et garanti grâce aux relations qu’ils affirment avoir avec les employés de VFS ou des contacts « à l’ambassade ».

Dans un échange WhatsApp ultérieur avec l’intermédiaire Amiral, nous lui avons demandé des garanties sur la délivrance du visa après paiement. Il a répondu : « C’est moi qui dépose le dossier, et Martin s’occupe du traitement à l’ambassade, au consulat chinois, tout en travaillant aussi au bureau VFS ». Il a également ajouté : « Dès que le dossier est prêt, je le lui transmets. Il le traite et le facilite. Il n’y a pas d’inquiétude à avoir, nous sommes déjà dans le système. Ce n’est pas comme certaines agences qui te font revenir sans cesse. Là, nous proposons même une procédure accélérée pour obtenir le visa en moins de dix jours ».

Cette propension des agents de VFS à accepter des pots-de-vin a été mise en exergue en 2024 par un document interne de la délégation de l’Union européenne au Sri Lanka et aux Maldives que nous avons obtenu. Il indique que les employés de la société dans ces pays sont parfois mal rémunérés, ce qui entraîne des cas de corruption.

Une remarque corroborée par des témoignages recueillis ailleurs auprès de plusieurs anciens employés de VFS à Delhi, en Inde, qui nous ont confié que des cadres supérieurs de l’entreprise avaient eu à accepter des pots-de-vin en échange de créneaux de rendez-vous.

Nous avons interpellé VFS sur ces constats documentés de corruption et de fraude. Pour sa défense, la société argue : « VFS Global applique une politique de tolérance zéro en matière de fautes professionnelles et de fraude, en collaborant avec les autorités locales dès lors qu’il existe des preuves crédibles et en garantissant une communication transparente aux gouvernements de ses clients ». 
VFS, qui déclare que tous ses employés font l’objet d’une vérification approfondie de leurs antécédents avant leur embauche, fait savoir que “toute allégation est prise au sérieux, fait l’objet d’une enquête approfondie et est traitée par des mesures disciplinaires appropriées, notamment en tenant informés les gouvernements de nos clients”. 

Et sur nos constats exposant des agents de l’entreprise impliqués dans de la corruption, VFS Global affirme être « certifié pour ses systèmes de gestion anti-corruption et dispose d’une ligne d’alerte afin de garantir que des mesures appropriées, qu’elles soient correctives ou d’enquête, soient prises pour traiter de telles affaires ».

Des tarifs augmentés avec le soutien de gouvernements européens pour minimiser « l’impact économique de la Covid-19 »

Notre enquête suggère qu’en Europe, VFS a profité de la pandémie de Covid-19 pour augmenter les coûts et frais de ses services. Ces services fortement suggérés incluent des services additionnels à valeur ajoutée désignés sous l’acronyme anglais “VAS” (value added services).

Pendant la Covid-19, les gouvernements clients ont autorisé VFS à augmenter le montant des frais de service obligatoires, qui lui sont versés, et à élargir son offre de services optionnels à valeur ajoutée. Ces concessions ont été accordées afin de compenser la baisse du nombre de voyageurs.

D’ailleurs, dans ses états financiers, VFS remercie ces gouvernements de leur soutien pendant la pandémie, en mentionnant : « Le soutien des gouvernements clients sous la forme de frais de service plus élevés, de services à valeur ajoutée élargis, d’exigences opérationnelles réduites ou d’autres concessions. La direction est reconnaissante envers nos gouvernements clients pour leur aide et leur soutien pendant la crise. » 

Par ailleurs, nous avons eu accès à des documents et données étayant l’hypothèse selon laquelle certains États membres européens ont contribué à soutenir cette situation. 

Par exemple, en 2020, en France, les services ont connu une augmentation de 6 €. « En juillet 2020, la France a décidé d’augmenter les frais de service de 6 € TTC, dont 1 € est lié à la hausse des coûts résultant de la mise en œuvre des mesures sanitaires. Cette augmentation, qui devrait rester en vigueur jusqu’au 31 décembre 2022, s’applique à tous les contrats de service, dans la limite du plafond fixé par le Code communautaire », lit-on dans le rapport sur la coopération avec les prestataires de service externes publié par l’Union Européenne.

La Suisse a aussi accordé, en 2020, aux prestataires de services (ESP) une « redevance supplémentaire liée au coronavirus de 25 % sur les frais existants pour les services obligatoires ». Un an plus tard, en 2021, la Belgique a augmenté les frais de service de 5,50 € pour compenser la baisse du nombre de demandes de visa, avant de procéder, en 2024, à une nouvelle augmentation de 20 % justifiée par la hausse des « coûts opérationnels dus à l’inflation ».

Il en va de même pour l’Italie qui, en 2022, a autorisé une augmentation temporaire jusqu’à 50 % des frais initialement convenus dans la plupart des missions diplomatiques. Plusieurs autres pays européens dont l’Estonie, la Hongrie, la Lituanie, la République Tchèque, l’Islande, la Grèce, entre autres, ont aussi connu des augmentations des services à différents niveaux sur différentes périodes allant de 2020 à 2024.

La part non négligeable des VAS (services à valeur ajoutée) dans les revenus de VFS 

Au-delà de cette hausse généralisée des coûts et frais de service, nous avons dressé une analyse qui s’appuie sur un ensemble de données issues de reçus de demandes de visa provenant de plusieurs pays et traités par reconnaissance optique de caractères (OCR). En extrayant les données relatives aux frais de visa et aux services additionnels au niveau des demandeurs, nous avons examiné comment les VAS influencent à la fois le coût des demandes et les recettes qu’elles génèrent.

Dans de nombreux pays, les VAS représentent une part importante du chiffre d’affaires total par demande, souvent comparable à un tiers du chiffre d’affaires total de VFS dans le pays, voire supérieure. Ce phénomène ne se limite pas à une seule région, puisqu’il s’observe aussi bien dans les pays africains que dans les pays asiatiques.

Nous avons identifié quatre pays où les VAS représentent plus d’un tiers des revenus de VFS (Afrique du Sud, Kenya, Inde, Vietnam) et deux autres pays où ils représentent plus d’un quart des revenus de l’entreprise (Nigeria, Thaïlande). Au niveau mondial, une part importante des demandeurs achète au moins un service supplémentaire et de nombreux demandeurs achètent plusieurs services, et non un seul.

Afin de déterminer des moyennes mondiales pour l’ensemble des demandeurs des pays recensés et de compléter les comparaisons au niveau national, nous calculons des moyennes pondérées pour l’ensemble des demandeurs figurant dans l’ensemble de données.

En clair, sur l’ensemble de l’échantillon mondial, les frais liés aux VAS (services à valeur ajoutée) représentent près de 30 % du chiffre d’affaires total de VFS, et 72 % des demandeurs achètent au moins un service, 34 % d’entre eux en achetant deux ou plus.

En ce qui concerne les services spécifiques :

  • 56 % des demandeurs souscrivent aux frais de SMS à l’échelle mondiale, et cela représente 5 % du chiffre d’affaires total de VFS
  • 47 % des demandeurs souscrivent aux frais de livraison, un pourcentage qui représente 14 % du chiffre d’affaires de l’entreprise
  • Les services Premium Lounge sont achetés par 8 % des demandeurs, et cela représente 10 % du chiffre d’affaires.

Ces chiffres pondérés donnent une image plus claire du fonctionnement global du système et témoignent du rôle central que jouent les VAS dans la logique commerciale de VFS, au-delà des variations au niveau national. Dans le détail, les données relatives à cette analyse sont consultables ici.

Des services « optionnels » imposés et vendus aux usagers, parfois de manière trompeuse

Nous n’avons pu collecter des données pertinentes pour le Sénégal, mais cela n’empêche que le pays a été également impacté par l’augmentation mondiale des frais consulaires du visa Schengen entrée en vigueur le 11 juin 2024, selon le site de VFS au Sénégal. Plus précisément, les frais consulaires Schengen pour les adultes sont passés de 80 à 90 €, soit 59 000 FCFA, tandis que les frais de visa consulaire Schengen pour les enfants entre 6-12 ans sont passés de 40 à 45 €, soit 29.000 FCFA.

Outre ces augmentations, VFS a introduit, comme mentionné plus haut, une série de VAS (services optionnels à valeur ajoutée) ayant un coût supplémentaire. Ces services payants n’ont pourtant « aucune incidence sur l’accélération de la procédure d’obtention de votre visa ou sur une prise de décision favorable », note VFS sur son site internet au Sénégal. 

Pour la minorité des usagers qui en ont les moyens, la souscription à ces VAS peut aider à déposer le visa plus tôt que prévu, évitant ainsi de longues queues et accédant à un certain confort, loin du soleil. N’empêche, Omar, client qui achète habituellement les VAS de VFS à Dakar, se voit presque obligé d’y souscrire à chaque fois qu’il dépose un visa : « En général, je souscris à tous ces services-là pour la simple raison que ça permet de gagner du temps. Ceux qui ont l’habitude d’introduire des demandes via le processus ordinaire savent qu’il faut non seulement se lever très tôt, mais aussi y aller avec l’idée d’y perdre toute une matinée, voire une journée ».

Étant donné que les VAS ne sont pas une garantie d’octroi du visa, Omar estime que ces services, en plus d’être une stratégie de VFS de se faire plus d’argent, créent un fossé social entre les usagers : « À travers le service VIP, par exemple, c’est comme s’ils nous disaient : “achetez ce service pour éviter de passer une journée à déposer votre demande”. Les choses doivent être faites dans le sens de fluidifier les demandes et non de scinder les demandeurs en deux groupes entre personnes ordinaires et VIP. C’est du business ! »

En ce qui concerne les conditions de vente des VAS, nous sommes en mesure de confirmer que le personnel de VFS incite systématiquement les demandeurs de visa à acheter des services optionnels dont ils n’ont pas besoin. Cette pratique est encouragée par les politiques d’entreprise de VFS, notamment les objectifs de vente et le versement de commissions pour la vente de services à valeur ajoutée (VAS).

Plusieurs anciens employés de VFS basés dans différents pays ont confirmé que le personnel est formé à la vente de services additionnels optionnels. 

A Dakar, un ancien employé qui dissimule son identité déclare que le service de notification par SMS était présenté comme quasi obligatoire, et mentionne également une « pression » subie pour traiter les demandes plus rapidement, mais aussi pour vendre des VAS tels que l’espace VIP, malgré le manque de personnel.

Au Nigeria, un employé actuel de VFS travaillant au centre de demande de visa britannique d’Abuja a confirmé que l’entreprise leur fixait des objectifs mensuels de vente de VAS, qui sont rémunérés par des commissions. Là aussi, notre source dit subir une pression pour vendre et que le personnel doit se montrer « persévérant » pour convaincre les demandeurs d’acheter des VAS. La majorité du personnel est composée de contractuels qui gagnent 200 000 NGN (125,11 €) par mois, affirme l’ex-employé, qui ajoute que les primes ont parfois atteint près du double du salaire de base des contractuels, et que parfois les demandeurs achètent des VAS sans se rendre compte qu’ils sont optionnels. 

Ces allégations sont confirmées par d’anciens employés de VFS au Kenya qui nous ont indiqué que dans un passé récent, le personnel ajoutait systématiquement les frais de SMS et de courrier à la facture des demandeurs sans les informer que ces services étaient facultatifs.

Toujours au Kenya, deux anciens employés nous ont confié que les agents chargés des dossiers percevaient également des commissions basées sur les ventes, et que pour beaucoup, cela faisait qu’ils imposaient simplement aux clients des services supplémentaires tels que les frais de SMS et de courrier. 

D’ailleurs, en 2023, en Inde, plusieurs États membres de l’UE, y compris la Belgique, l’Estonie, la Suède,  ont signalé avoir reçu de nombreuses plaintes de la part de candidats affirmant avoir été contraints d’acheter des services premium. 

Face à ce système savamment mis en place pour se faire du profit via les VAS, des rapports d’inspection des États membres de l’UE et de la Commission alertent sur l’existence de plusieurs problèmes liés à la commercialisation des VAS par VFS. En effet, un rapport transmis par la République tchèque à la Commission européenne en 2024 souligne que VFS exerce « une pression excessive pour promouvoir ses services supplémentaires », ce qui conduit souvent les demandeurs à croire que ces services « leur garantiront l’obtention d’un visa ».

La Suède a aussi constaté, au fil des années, que VFS n’indiquait pas suffisamment clairement que les services à valeur ajoutée (VAS) étaient facultatifs. Il y a également un rapport d’inspection de 2023 de l’ambassade de Norvège qui a signalé qu’il y avait « des panneaux placés dans la zone publique et près des guichets indiquant que les services à valeur ajoutée étaient facultatifs », et qu’« on avait l’impression qu’ils faisaient davantage la promotion du salon premium (VIP), en mettant en avant le temps d’attente réduit pour le dépôt des demandes et le fait que tous les services étaient disponibles en un seul « endroit ».

« VFS Global applique une politique de tolérance zéro à l’égard de toute forme de coercition ou de fausse déclaration »

Informée des résultats de nos enquêtes sur les VAS, VFS Global a nié nos constats et indiqué dans un courrier : « Ces services sont élaborés en concertation avec les gouvernements clients et approuvés par ceux-ci. Les demandeurs sont clairement informés, via de multiples points de contact – tant en ligne que dans les centres de demande de visa –, que ces services sont facultatifs, qu’ils n’influencent pas les décisions relatives aux visas ni les délais de traitement, et que leurs tarifs sont transparents. Les tarifs sont approuvés par le gouvernement et alignés sur les références du marché. VFS Global applique une politique de tolérance zéro à l’égard de toute forme de coercition ou de fausse déclaration ».

Concernant divers autres aspects soulevés par notre enquête, VFS a fourni une réponse sur quelques points choisis :

« Les activités de VFS Global sont soumises à un contrôle gouvernemental rigoureux et continu. Les contrats conclus avec les gouvernements souverains définissent clairement les niveaux de service, les critères de performance et les exigences en matière d’audit, tandis que les gouvernements conservent le contrôle total sur les marchés publics, la tarification et les renouvellements.

À l’échelle de son réseau mondial, VFS Global fait l’objet de plus de 10 000 audits et évaluations par an, menés par des auditeurs internes et externes, y compris ceux désignés par les gouvernements clients. En cas de problèmes, des plans de remédiation structurés sont mis en œuvre, et les relations à long terme de VFS Global avec ses gouvernements clients reposent sur son engagement en faveur de l’amélioration continue ».

Ces explications de VFS aux allures de dédouanement sont appuyées par un soutien notable d’États européens partenaires de l’entreprise qui ont accepté de répondre aux questions de Lighthouse Reports et du consortium rapportant les résultats de nos enquêtes.

« L’Autriche coopère actuellement avec VFS en tant que partenaire, en raison de son réseau géographique très étendu et de ses antécédents de bonne coopération avec un certain nombre de pays Schengen », a noté l’Autriche dans un courrier électronique.
De son côté, la Suède a commenté par mail : « La coopération et le dialogue avec VFS Global sont très constructifs et axés sur les résultats ».

La Commission européenne, que nous avons saisie avec des constats d’anomalies documentées sur la vente des VAS de VFS Global, a indiqué qu’elle s’apprêtait à lancer “une étude approfondie sur les pratiques d’externalisation des demandes de visa et le financement des prestataires de services chargés de recueillir les demandes, dans le but d’élaborer des solutions visant à prévenir les abus du système”. Il s’agit d’un souhait qui était émis suite au lancement de la récente stratégie relative à la politique des visas de l’UE adoptée en janvier 2026.  

Documents internes
Au cours de plusieurs mois de l’année 2025, nous avons déposé plus de 40 demandes d’accès à l’information auprès de la Commission européenne, du Royaume-Uni et de différents États membres de l’UE, ce qui nous a permis d’obtenir les rapports de contrôle des prestataires de services de visas externalisés (appelés « prestataires de services externes ») de 22 États membres, dont VFS est le plus important, pour la période 2020-2024.
Nous avons également obtenu des dizaines de pages issues des inspections menées par l’unité Schengen de la Commission européenne, ainsi que des centaines de pages de rapports annuels des différents États membres sur leurs propres inspections et leur surveillance des prestataires de services externes.
De plus, nous avons obtenu des dizaines de documents de l’UE qui ont fait l’objet de fuites et qui évaluent l’application par les États membres des lois Schengen, notamment la politique en matière de visas et l’externalisation du traitement des visas à des sociétés externes, dont VFS.
En vertu du code des visas Schengen, les États membres de l’UE sont tenus de surveiller de près et régulièrement les prestataires de services externes (PSE) afin de garantir le respect des accords juridiques, les inspections étant supervisées par du personnel expatrié.

Données relatives aux reçus
Nous avons adressé des demandes d’accès à l’information aux ambassades de Suède à Nairobi, Bangkok et Delhi afin d’obtenir un échantillon de deux semaines de reçus de clients pour les visas traités par ces missions. Au total, nous avons reçu les reçus correspondant à 2 170 demandes émanant de 16 pays d’Asie et d’Afrique : Afrique du Sud, Kenya, Inde, Vietnam, Nigeria, Thaïlande, Éthiopie, Japon, Philippines, Singapour, Cambodge, Tanzanie, Corée, Ouganda, Indonésie et Malaisie.

Anciens ou actuels employés de VFS
Nous avons discuté avec des dizaines d’anciens employés de VFS, la plupart sous couvert d’anonymat. De plus, nous avons été invités à une visite de presse au siège de l’entreprise à Dubaï, où nous avons pu interviewer plusieurs cadres supérieurs.

Demandeurs de visa
Nous avons interrogé plus de 100 demandeurs issus de huit pays et de 10 nationalités différentes.

Contrats VFS
Nous avons obtenu des contrats VFS provenant de sept pays du Royaume-Uni et de l’UE, que nous sommes encore en train d’analyser.


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