Femmes d’émigrés : « Celles qui attendent »

*Les noms utilisés sont des noms d’emprunt.
*Titre inspiré de l’ouvrage de l’écrivaine Fatou Diome paru en 2010
Au Sénégal, nombreux sont les hommes qui migrent irrégulièrement en Europe, laissant leurs familles dans l’incertitude. Leurs épouses, celles qui attendent, jonglent désormais entre les dépenses quotidiennes, s’occuper des enfants et s’accommoder du manque d’affection. C’est le quatrième épisode de notre série « Peines de femmes ».
« Le matin, je me lève à six heures, je prépare mes enfants pour l’école, puis je me rends au travail. » Femme de ménage en matinée, Mbéne Niang vend aussi des repas le soir, une fois rentrée du boulot. À 34 ans, son quotidien a changé le jour où son mari a décidé de partir pour les îles Canaries.
« Avant son départ, nous vivions tranquillement dans une petite maison que nous louions dans le quartier, non loin de chez nos parents. Il subvenait à nos besoins. Mais depuis son départ, je suis retournée vivre chez mes parents, où je partage une petite chambre avec mes deux enfants. Les conditions n’étant plus les mêmes, je dois me contenter de cela », dit-elle d’un air soucieux.
À Diokoul, une agglomération formée par quatre quartiers populaires de Rufisque Ouest, dans la région de Dakar, nombreuses sont ces femmes qui attendent désespérément le succès improbable d’un conjoint parti chercher un meilleur destin. Ce qui leur permet de tenir dans un ménage où la solitude règne désormais en maître, et où l’avenir n’offre aucune certitude, ce sont les enfants. « Là, je vends du maïs, des mangues, du maad, parfois autre chose, selon les saisons », explique Mbène, montrant les épis de maïs grillés qu’elle tient dans un seau bleu.
« Il y a beaucoup de charges : les fournitures scolaires, leurs besoins en tant qu’enfants, je dois également payer leurs cours de renforcement et assurer les dépenses quotidiennes », énumère-t-elle avant de poser le seau pour réajuster son pagne en wax.
Comme intimidée, elle se confie difficilement et esquive certaines questions. « Avec ma belle-famille, on ne s’entend pas forcément, et depuis que mon mari est parti, c’est encore pire. C’est comme si j’étais responsable. Pourtant s’il réussit, nous allons tous en profiter. »
Parti deux jours avant la fête de Tabaski en 2023, l’homme, vendeur de moutons, a pris le temps de l’en informer. « J’ai essayé de l’en dissuader. Voyant que j’étais inquiète, il m’a fait croire qu’il avait renoncé à son voyage, mais je me doutais bien que c’était du bluff. Le lendemain de son départ, un de ses amis est venu me prévenir », raconte-t-elle.
Il donnera de ses nouvelles douze jours plus tard. « C’étaient des nuits infernales, j’en ai pleuré. Chaque jour, j’apprenais qu’une pirogue avait chaviré à Soumbédioune, à Diokoul ou à Saint-Louis. J’imaginais déjà le pire, mais grâce à Dieu, il est arrivé à bon port », lance-t-elle d’un air soulagé. « Cependant, depuis qu’il est parti en situation irrégulière, il n’a pas de travail. »
Dans cette zone, l’ambiance oscille entre les potins des voisins assis devant leur maison, guettant le moindre fait nouveau, les cris des enfants ou des animaux attachés au bord des rues, et les nombreux salamalecs qui résonnent de tous côtés.

Du jus pour la dépense
Enveloppée dans une marinière en voile de coton, Anta Ndoye a vécu la même chose que Mbène. Cela fait dix-neuf ans que son mari a quitté le Sénégal. « Le jour où j’ai appris qu’il était arrivé en Espagne sain et sauf, mon cœur a failli lâcher. C’était une période très difficile. Je n’avais personne à qui en parler et aucun moyen d’avoir de ses nouvelles. »
La quarantaine dépassée, elle est mère de trois enfants, deux garçons et une fille. C’est loin des regards qu’elle dispose deux bancs, dans cette grande maison typique du milieu lébou, pour raconter son histoire. À voix basse, la discrétion demeure cruciale même si, dans le quartier, tout le monde est au courant.
Seule avec ses enfants, sans grand soutien, Anta doit subvenir à leurs besoins, son mari ne lui envoyant que très peu d’argent. En plus du sentiment d’abandon et du manque d’affection, elle a dû s’adapter à cet ordre de vie.
« Avant de partir, il a pris le temps de me le dire. Sans donner plus de détails. En le voyant faire des allers-retours chez des marabouts pour une préparation mystique, j’ai compris que son départ était imminent. Je l’ai observé, impuissante. Et arriva une nuit où il ne rentra pas. D’autres nuits passèrent puis deux mois. Les moments d’attente semblaient interminables. À cette époque, on se servait des téléphones fixes. Je me suis précipitée chez un ami pour répondre à un appel. Quand j’ai entendu sa voix, le soulagement qui m’a animée était immense. »
Parti en 2006, son mari est revenu en 2019 sans atteindre son rêve. « Il était sans papiers et en prison. Il est rentré bredouille. Au début, il est resté longtemps sans travailler, mais avec le temps, il a commencé à le faire clandestinement, mais ce n’était pas la grande réussite », explique-t-elle.
Un jeune homme élancé, la vingtaine dépassée, sort des toilettes muni d’un seau et d’une serviette autour du cou.
« Quand il est parti, il n’avait que 7 ans », dit-elle en pointant du doigt le jeune homme. « Ce n’était pas évident de vivre sans mon mari, réfréner mes envies, mes désirs, et prendre sur moi toute situation désobligeante. Et le pire, c’est quand les enfants vous demandent après leur papa. Entre 2006 et aujourd’hui, c’est très différent. Il n’y avait pas WhatsApp, bien sûr qu’ils étaient au courant du voyage mais ne comprenaient pas forcément. », explique Anta avant de poursuivre son récit.
« Depuis son départ, je vends du jus. Après son retour, les temps sont devenus plus durs. Il n’a pas de travail et a du mal à s’intégrer, j’ai continué mes activités. »
Tout comme Anta, Arame Ndiaye est également vendeuse de jus et de crèmes glacées produites localement, souvent à base de bouye (pain de singe) et de bissap (oseille de Guinée). Âgée de 28 ans et mariée depuis cinq ans, elle habite dans le même quartier. Dans son étroite véranda au second étage, elle est assise au milieu d’un sacré bazar, constitué de seaux de jus de bissap et de bouye, d’une petite table sur laquelle sont déposés les sachets de ce mélange qu’elle a elle-même préparé. Les sachets sont ensuite échangés contre 25 francs, 50 ou 100 francs à sa clientèle principale, les enfants.
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Passive face à l’adversité
« Bien avant le départ de mon mari, je me débrouillais pour mes besoins personnels. Aujourd’hui, cet argent va dans les dépenses et les enfants. Je n’ai pas le choix », dit-elle avec sa voix suave. Dans cet espace, des souvenirs de son bonheur ne manquent pas, on peut apercevoir des photos du couple accrochées ça et là.
« Je n’ai personne avec qui partager mes doutes. Je me réconforte en me disant que je ne suis pas la seule à vivre cette situation. Il y a même des femmes qui, depuis des mois ou des années, n’ont eu aucune nouvelle. Mon époux n’est parti que depuis deux semaines, et on se parle déjà. Donc, c’est une bonne chose », raconte, pleine d’espoir, la voilée de petite carrure et au teint clair.
Pour Coumba Ndoye, le problème principal de la société à leur égard est que les femmes de modou-modou (migrants) ne doivent pas se plaindre parce qu’elles ne manqueraient de rien. « Ici, à Diokoul, acheter une bouteille d’eau filtrée à 300 francs est synonyme de richesse », dit-elle en riant, assise dans sa chambre au troisième étage. « Mon mari est sans papiers, il travaille difficilement. Le pire, c’est qu’il est passé par les pirogues. Qu’est-ce qu’il y a d’aisé dans cette histoire ? »
Mariée depuis 19 ans, cette femme à la forte corpulence a traversé beaucoup d’épreuves avec son époux. « Mon mari a toujours rêvé de voyager pour m’offrir une meilleure vie. En 2006, il avait déjà tout préparé pour partir, mais nous étions jeunes mariés, et il avait préféré rester », raconte Coumba. « Quelques années plus tard, il a tenté de partir par les pirogues, mais cela n’a pas marché. Il a alors décidé d’aller dans un pays voisin. Un an après, je l’ai rejoint et nous y sommes restés plusieurs années. Nous avons travaillé et économisé pour payer son voyage vers l’Espagne, clandestinement bien sûr. Mais cela n’a pas fonctionné. Finalement, il est parti au Maroc, et c’est de là qu’il a rejoint l’Espagne. »
Sans enfant, Coumba sort à peine d’une hospitalisation à la suite d’ une opération. « Ce n’est pas facile, je suis l’aînée des filles dans ma famille, mes sœurs ont toutes des enfants, mais puisque c’est la volonté de notre créateur, je n’en ai pas. Je me soigne certes, mais mon mari n’est pas là et je prends de l’âge aussi. ». Pour combler ce vide, elle s’occupe de la fille d’une de ses nièces.
Le confort au prix de la solitude
« Je me suis mariée en 2008, j’avais à peine 15 ans. La même année, mon mari a pris la pirogue pour partir à l’étranger. Je n’étais pas au courant de son départ. Il m’a prévenue une fois arrivé à bon port, ou plutôt à “bonne plage”, comme elle dit en riant. J’étais surprise, mais je n’avais pas d’autres sentiments à ce moment-là. », raconte Fatima Ba, ancienne étudiante au département d’anglais à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Elle ajoute du sucre au thé bouillant sur le feu avant de poursuivre : « Notre mariage a été célébré officiellement en 2011, alors qu’il n’était toujours pas revenu. J’attendais. En 2012, il est finalement revenu pour la consommation du mariage. Entre-temps, nous avons eu deux garçons : un de 12 ans et un de 6 ans. Depuis 2012, il revient une fois par an ou tous les deux ans. » Fatima est désormais propriétaire d’une petite supérette à Mbour. Elle a laissé tomber les études à la naissance de son second garçon..
« Mon mari n’a assisté à aucun de mes accouchements. La deuxième fois, c’était plus compliqué : j’ai dû subir une césarienne. J’avais vraiment besoin de lui à ce moment-là, mais nos vies se passent comme ça, il est toujours absent durant les moments importants. », dit-elle.
« L’impression que j’ai, c’est que vivre dans cette solitude a fini par m’affecter d’une certaine façon. J’ai tout le temps peur, je m’inquiète pour la moindre petite chose. Récemment, je suis tombée malade : j’avais des douleurs articulaires, de la diarrhée et des problèmes gastriques. Tout cela m’est monté à la tête, j’imaginais avoir une maladie grave, que j’allais mourir. Il a fallu que ma sœur me convainque d’aller à l’hôpital », raconte-t-elle, la mine sereine.
Une fois à l’hôpital, les soignants lui conseillent de se rapprocher de son mari. « Vous êtes stressée, vous avez besoin de passer du temps avec lui. », ajoute un des médecins. « C’est compliqué. Les gens s’imaginent qu’on ne manque de rien parce que notre mari est à l’étranger. Mais loin de là, la vie ne se résume pas au matériel. Tout ne tourne pas autour de l’argent. On a aussi besoin d’affection, d’amour et de compagnie. », déplore Fatima.



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