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Mutilations génitales féminines, blessures à vie

Avatar Arame Ndiaye | 11 août 2024

Au Sénégal, 25% des femmes ont subi une mutilation génitale estimait l’Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie (ANSD), en 2019. Les années passent mais les victimes de cette pratique gardent toujours des marques indélébiles.

Il y a plus d’une quarantaine d’années, Bano Khoulèye Ly a vécu une déchirure au plus profond de sa chair. À l’âge de dix ans, la quinquagénaire a été excisée en cachette. Dépossédée d’une partie de son intimité, elle reste marquée au fer rouge par cet événement.

Quelques cheveux grisonnants et rides en prime, le temps a eu son effet sur le corps de cette femme. Cependant, elle n’a pas pu oublier cette difficile épreuve. La voix enrouée par l’émotion, c’est avec beaucoup de difficulté que la mère de famille se livre sur cette plaie de sa vie qui a du mal à cicatriser. 

« J’étais très jeune mais je ne peux oublier cette atrocité », débute-t-elle. Un après-midi, alors qu’elle revenait du puits avec un seau d’eau sur la tête, sa mère se presse de lui prendre le contenant des mains. Elle l’amène dans sa chambre pour la vêtir immédiatement d’un petit pagne noir et d’un autre plus grand qui couvrait toute sa poitrine. Sa génitrice lui dit d’aller l’attendre dans les toilettes très isolées de la maison. 

La bambine obéit complètement perdue et apeurée. Une fois dans les sanitaires, elle y trouve une vieille femme qui l’attendait déjà avec un petit couteau et une lame à la main. La peur avait pris possession du corps de la petite Bano. Ses deux tantes maternelles l’ont tout de suite  maîtrisée en la faisant s’asseoir de force sur un petit banc et ont soulevé son petit pagne 

La vieille dame s’est approchée et a écarté ses jambes. « C’est  d’un geste rapide et douloureux qu’elle m’a coupé quelque chose avec le couteau », dit-elle difficilement. Les mots sont lâchés, un long silence s’ensuit. La quinquagénaire prend un bon moment avant de reprendre son récit. Une, deux ou encore trente minutes, difficile de dire combien de temps elle est restée, le regard hagard, dans ce silence si bruyant. 

Une plaie béante

La petite Bano criait mais l’une de ses tantes l’en empêchait en serrant sa bouche contre sa poitrine. Pour autant, ce n’était pas fini pour la native du village de Woudouro dans le Fouta. La jeune fille se débattait de toutes ses forces. Peine perdue ! « L’exciseuse prit ensuite la lame pour enlever un autre bout de chair qui flottait entre les grandes lèvres de mon intimité », poursuit-elle. La bambine saigne et  tremble pendant que ses bourreaux lui appliquent une poudre verte pour arrêter l’hémorragie. 

Bano Khouleye Ly est restée trois jours sans pouvoir marcher et faire ses besoins naturels se révèle une véritable torture surtout avec l’acidité des urines. C’est  au quatrième jour qu’elle commence à tenir sur pied. Un mois après, la plaie se cicatrise petit à petit. La jeune fille n’a reçu aucun soin médical et sa mère lui appliquait juste cette poudre à la nature inconnue jusqu’à sa guérison au bout de trois mois. Mais une part d’elle n’était plus là. 

Douloureuses complications   

« J’ai grandi avec ces complications sanitaires », avoue-t-elle sans détours évoquant notamment des problèmes urinaires dans sa jeunesse. Les médecins lui font savoir que le clitoris enlevé protégeait l’ouverture du vagin et favorisait son développement. Ils proposent de l’opérer pour lui donner plus d’élasticité mais sa mère dit niet.

« Après mon mariage, on a dû appeler une dame qui a un peu élargi l’orifice à l’aide d’une lame pour que je puisse avoir des relations sexuelles avec mon mari », dit-elle avec amertume.

Son dédain des rapports intimes la conduisent à se faire consulter par deux gynécologues à Dakar. « Je ressentais plus de la douleur et n’en éprouvais aucun plaisir », confie-t-elle d’un regard fuyant. La mère de famille a eu deux enfants mais par césarienne car elle a toujours eu des difficultés pour accoucher par voie basse, faute d’avoir une grande ouverture vaginale. 

« Je n’ai jamais été pour cette pratique », admet la mère de famille. Chagrinée par son sort, elle doit encore vivre avec le regret d’avoir vu ses filles subir le sort qui la hante car excisées sans son consentement. « C’est leur tante paternelle qui leur a fait subir cela pour, dit-elle, diminuer leur appétit sexuel », fait-elle savoir tristement. 

Difficile oubli

Saly Sadio marche à l’aide de béquilles. Mais cela ne l’empêche pas de prendre son destin en main. La femme de 23 ans gère la bonne marche de son salon de couture en plein cœur de la région de Kolda depuis quelques années. Mais elle reste marquée par cet évènement qui a  bouleversé sa vie à tout jamais.

La Koldoise est devenue handicapée après avoir été excisée à l’âge de 3 ans. « Je n’ai pas eu de séquelles sur le moment. Mais j’ai commencé à les sentir à l’âge de 20 ans », narre-t-elle plongée dans ses souvenirs. Saly est restée des jours sans pouvoir marcher convenablement. Sa mère l’envoie alors chez des guérisseurs. « Je ne pouvais même pas écarter mes jambes », se souvient-elle. Il fallait se rendre à l’évidence : elle n’arrivait tout simplement pas à marcher. 

« Nous avons continué à faire le tour des guérisseurs pour arriver à bout de ce mal », poursuit-elle. Sa mère finit par la conduire chez son oncle comme dernier espoir. Ce dernier l’emmène au Centre pour personnes en situation de handicap. La fillette commence enfin à entrevoir la lumière au bout du tunnel. Les membres de l’association Handicap International vont l’appuyer financièrement pour subir trois opérations.

« C’est grâce à cela que j’ai pu faire plier la jambe ce qui était impossible avant ces interventions », reconnaît-elle. Sa formation et son atelier de couture acquis avec l’appui de Handicap International, elle a appris à vivre avec des béquilles. « Aujourd’hui je gagne bien ma vie avec la couture. Mais j’ai toujours du mal à cause des séquelles », dit-elle sous le coup de l’émotion.

De victimes à sensibilisatrices

Hawa Baldé et Khadiatou Boiro ont toutes les deux été victimes d’excision. Si la première avait choisi de perpétuer cette tradition en devenant exciseuse, l’autre a décidé de tout faire pour sensibiliser les populations.

Hawa Baldé vit dans une modeste demeure à Kolda. Âgée de 59 ans, elle a vécu l’excision et a continué la pratique. « Cela faisait partie de nos us et coutumes et c’était important pour moi de les perpétuer », révèle-t-elle. Cette pratique était sa principale source de revenus. « Je pouvais gagner entre 2 500 FCfa et 5 000 FCfa par opération », fait savoir la quinquagénaire.

La vie de l’ancienne exciseuse va changer lorsqu’elle rencontre, la défunte Mariama Niamadio, figure de proue de la lutte contre l’excision dans la région. Elle a arrêté depuis 8 ans et s’est lancée dans la sensibilisation contre la pratique tout comme Khadiatou Boiro.

Cette dernière, Bajjenu gox, a tenu à aider particulièrement les couples en difficulté après avoir pris conscience des conséquences de l’excision dans la vie conjugale des jeunes filles. « J’essaie d’aider les femmes victimes d’excision à plus s’ouvrir à leur mari », fait savoir la femme âgée de 64 ans qui affirme que les populations prennent de plus en plus conscience des conséquences de cette pratique culturelle.

TATIANA MBENGUE FAYE SOCIO-ANTHROPOLOGUE DE LA SANTÉ ET CHERCHEURE À L’UNIVERSITÉ GASTON BERGER DE SAINT-LOUIS
« Aux yeux des membres de la communauté, l’excision n’est pas perçue comme une violence »

Tatiana Mbengue Faye socio-anthropologue de la santé et chercheure a l’Université Gaston Berger de Saint-Louis revient sur l’excision perçue comme moyen de « purifier la femme et freiner ses ardeurs ». 
L’excision apparait ainsi comme une norme implicite parce que fortement ancrée dans l’inconscient collectif en sus d’être socialement partagée par une communauté. C’est ce qu’explique Dr Mbengue.
« Aux yeux des membres de la communauté, l’excision n’est pas perçue comme une violence », soutient la chercheure. L’excision apparait également comme un moyen déployé par les communautés pour empêcher la survenue de pratiques néfastes telles que la fornication ou l’infidélité et renforcer ainsi la cohésion sociale. 
« L’acceptation de cette norme sociale qu’est l’excision, la rend légitime par conséquent moins contraignante pour les communautés concernées là où elle serait vue en dehors de ces dites communautés comme une agression du corps de la femme », fait savoir la socio-anthropologue de la santé. Et d’ajouter: « C’est d’autant plus vrai que face à son interdiction au plan légal, des stratégies de contournement sont développées par les femmes pour perpétuer la pratique considérée comme un rite de purification, passage obligatoire pour la femme ». 


Que dit la loi sur les mutilations génitales féminines ? 

Le Sénégal a promulgué en 1999 une loi interdisant les mutilations génitales féminines

Les mutilations génitales féminines (MGF) sont classées dans la catégorie des « pratiques traditionnelles préjudiciables » selon Oumy Sya Sadio, chargée de programmes « femmes, enfants » à Amnesty International Sénégal.

Le Sénégal a promulgué en 1999 une loi interdisant les mutilations génitales féminines et a rejoint des actions au niveau national et international contre ces pratiques traditionnelles préjudiciables.

« La Convention Internationale des droits de l’Enfant de 1990 bannit les pratiques traditionnelles préjudiciables à la santé de l’enfant en son article 24 en indiquant que les Etats doivent prendre toutes les mesures efficaces appropriées en vue d’abolir ces pratiques », rappelle la chargée de programmes à Amnesty .

Le Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes, qui envisage les pratiques traditionnelles préjudiciables surtout sous l’angle de la discrimination de genre, s’est aussi penché dans plusieurs de ses recommandations générales notamment la recommandation générale n°14 sur l’excision de 1990, et la recommandation générale n°19 sur la violence à l‘égard des femmes de 1992. De même les conventions africaines sur le droit des enfants et des femmes prévoient une protection complémentaire. 

L’article 21 de la Charte Africaine Des Droits et du Bien Être de l’enfant intitulé « Protection contre les pratiques négatives sociales et culturelles » dispose que « les Etats parties à la charte prennent toutes les mesures appropriées pour abolir les coutumes et les pratiques négatives culturelles et sociaux qui sont au détriment du bien-être, de la dignité », de la croissance, et du développement de l’enfant en particulier : les coutumes et pratiques traditionnelles préjudiciables à la santé voire à la vie de l’enfant ».

L’article 5 du protocole de Maputo s’inscrit dans cette même logique en interdisant « toutes formes de mutilations génitales féminines et toutes les autres pratiques néfastes. » et il établit des normes juridiques régionales sur la manière dont les gouvernements devraient y mettre fin.

Toutefois, il est important de souligner que de nombreuses fillettes et jeunes filles meurent chaque année suite à une forme de MGF. Les conséquences sanitaires de telles pratiques varient selon la procédure employée.

DR ABDOULAYE DIOP, GYNÉCOLOGUE OBSTÉTRICIEN

« Les progrès de la médecine permettent de « réparer », les dommages de cet acte barbare d’un âge dépassé »

Les progrès de la médecine permettent de "réparer" les mutilations génitales féminines

Cette ablation du clitoris peut, au moment de l’excision, découler par un choc vagal avec arrêt cardiaque qui, en l’absence d’une réanimation immédiate peut tuer la femme. Les organes génitaux sont très vascularisés, l’excision provoque toujours une hémorragie. Parfois, elle peut être grave et être responsable d’une anémie chronique ou même du décès de la fillette. Dans le long terme, l’excisée peut attraper des infections vaginales chroniques. L’excisée va vivre avec des douleurs lors des rapports sexuels : en plus de l’absence de plaisir, elles sont très fréquentes surtout en cas de mauvaise cicatrisation. 

« Les séquelles psychologiques sont au premier plan. La femme se sent diminuée dans son intimité. A cela s’ajoutent les douleurs intimes, l’absence de plaisir, la gêne, le sentiment de colère ou de culpabilité. Ces séquelles psychologiques motivent surtout la chirurgie réparatrice de l’excision », affirme Dr Diop. 

« Heureusement, les progrès de la médecine permettent de « réparer », les dommages de cet acte barbare d’un âge dépassé », affirme-t-il. Cette chirurgie de réparation a été inventée et développée par un médecin français : Dr Foldes qui a rendu à des milliers de femmes leur intimité volée. Il s’agit d’une technique simple, réalisée sous anesthésie générale (pour ne pas réveiller les traumatismes de l’excision) mais, elle n’est pas systématique car des femmes arrivent à vivre sereinement leur excision. « Cette chirurgie ne sera proposée qu’en cas de séquelles graves ou si la reconstruction du clitoris fait partie de la reconstruction psychologique de la femme », explique-t-il.


Commentaires

This post currently has one response.

  1. Léa

    12 août 2024 at 07:57

    Pour ma part, certaines pratiques traditionnelles sclérosantes doivent cesser ; en l’occurrence celles qui volent à la femme sa vie. Les mutilations vaginales tel que l’indique cet bel article, ont de lourdes conséquences traumatiques sur la femme, aussi bien physiques, morales que psychologiques. Elles ne demeurent pas le seul moyen de perpétuer la tradition et/ou de pérenniser les us et coutumes de nos sociétés puisqu’il existe d’autres éléments traditionnels existants. Même si ces problématiques sont traitées, la sensibilisation doit se poursuivre surtout dans des espaces clos où les femmes maintiennent cette pratique.

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