ÉDITO – Des violences sous le radar sociétal
par Fatoumata Bernadette SONKO, Enseignante-chercheure
Au Sénégal, « 89,2% des femmes ont signalé avoir été victimes de violences au cours de leur vie ». (…) Elles sont « 87,5 % à déclarer avoir subi des violences avant l’âge de 18 ans dans un contexte hors union (…) et 70,2% victimes de violences conjugales depuis le début de leur première union », selon les résultats de la première enquête nationale de Référence sur les violences Faites aux Femmes (ENR-VFF, 2024) réalisée par l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD).
Vertigineux, ces chiffres donnent le tournis et frappent par le nombre de victimes. Un bilan à frémir qui traduit la mesure d’une réalité ordinairement banale dans une indifférence devenue générale. Il y a urgence à soulever la gangue de ces violences en coupant le cordon ombilical tissé par le silence et l’impunité systémique qui laissent des dizaines de femmes dans une « solitude politique ». En effet, les tabous culturels les plongent souvent dans un tunnel qu’aucune lumière ne pénètre à l’image d’un tapis de ténèbres s’abattant sur elles dans une société où les femmes sont encore cantonnées aux espaces intérieurs et où la marginalité leur est imposée.
Ces violences ne font que refléter les rapports d’inégalité entre femmes et hommes. Elles relatent une part sombre des représentations mentales sur le corps des femmes, un corps à disposition, un corps propriété de, un corps politique. Ce corps abîmé, marginalisé, voire déshumanisé, fait l’objet de fantasmes et d’injonctions normatives moralisantes. Ce corps, terreau fertile des violences, n’est que champ de ruine où se déploient des discours d’une certaine masculinité hégémonique toxique. Cette masculinité instille une musique virulente d’une vision essentialiste de la gent féminine et ouvre la porte à toute sorte d’abus, voire aux violences conjugales pouvant conduire jusqu’au féminicide – « l’assassinat d’une femme parce qu’elle est une femme, dans un contexte privé », définition de la sociologue sud-africaine Diane Russel–. Ces meurtres, « stade suprême » de la violence contre les femmes, souvent justifiés « par amour», sont débectants. Aussi, la dystopie se conjugue-t-elle au féminin.
Le rapport de l’ANSD révèle également la persistance des violences au cours des douze derniers mois (2023-2024). Quelque 31,9% des femmes, âgées de 15 ans ou plus, en ont fait l’épreuve au quotidien (36,9% en milieu urbain et 24,9% en milieu rural). Ces données chiffrées inquiétantes montrent que ces offensives violentes sont systémiques et les victimes connaissent le prix à payer en prenant la parole pour dénoncer leur bourreau. Elles savent également que leur prise de parole ne règle pas grand-chose. Combien de victimes d’agressions, de viol, de harcèlement portent plainte ? Sont-elles crues ? Leurs paroles valent-elles quelque chose ? Leur prise en charge par la justice est-elle suffisante ? Les sanctions sont-elles assez fortes ? Quels dispositifs sont mis en place pour les protéger ?
Le fléau des violences, destiné aux pages noires des registres judiciaires, se cancérise. Les résultats de cette étude ne traduisent que partiellement la réalité des faits. Massives et diverses, les violences faites aux femmes ne sont pas marginales. Elles font système. Les racines du mal sont profondes et le chemin vers la dénonciation douloureux.
La loi criminalisant le viol, en 2020, constitue, certes, une avancée historique d’autant plus précieuse dans un contexte d’appropriation et de contrôle social du corps des femmes, mais elle reste symbolique tellement les violences sociale, politique, économique, numérique ou conjugale sont ancrées dans le tissu social et à toutes les strates. Normalisées à peu de frais, elles sont à l’intersection de tout ce que les Sénégalaises vivent dans la société. Paradoxalement, ce sujet demeure aride dans la presse du fait d’un traitement médiatique sous l’aulne de leur victimisation, alors qu’il est essentiel de comprendre leur mécanisme et leur processus d’emprise pour agir avec efficacité.
Le procès en inutilité du combat des femmes et des hommes, signe du craquellement des fondements justifiant ces violences, n’est qu’un rapport de force pour limiter leur périmètre d’action. Une stratégie doublée d’une surenchère dévissant la cote d’attention de leurs mobilisations par une forme de refus social. Un « jihadisme » serait même nécessaire pour enjamber l’ampleur et le déni collectifs.
L’initiative intéressante lancée par Lamaisondesreporters rappelle, à travers une série d’enquêtes, combien les « Peines de femmes » sont douloureuses, mais euphémisées dans l’imaginaire social. Pour sortir de l’ombre ces violences, seule une pensée réflexive pansant collectivement les plaies des femmes permettra de briser les cercles du silence construits autour des victimes et d’encelluler les gardiens du désespoir.
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