Pères disparus : les enfants face au deuil invisible de la migration irrégulière
La mer n’est pas seulement un horizon pour les pêcheurs et les rêveurs. Pour les familles à Thiaroye-sur-Mer, elle peut aussi être le lieu d’un adieu non verbal. Parmi les histoires les plus brûlantes, celles des enfants qui ont perdu leur père dans des migrations irrégulières.
La douleur n’est pas seulement la perte, mais l’impossibilité de croire à l’annonce, le besoin de comprendre, et la lutte pour continuer à grandir avec ce vide.

Une pirogue transportant 239 candidats à l’émigration irrégulière, partis de la Gambie secourue au large de Saint-Louis en juillet 2025
Crédit : Marine nationale
« Je n’y croyais pas. Ma mère et moi étions dans cette pièce, quand elle m’a annoncé la terrible nouvelle : mon père est perdu en mer. Impossible. Inimaginable. Je doutais, je refusais d’admettre qu’il était parti pour toujours », raconte, chagriné, Seydina Gning, aîné de sa famille.
Son père avait pris les pirogues cinq ans auparavant, direction l’Espagne. À l’époque, le jeune garçon n’avait que dix ans. Aujourd’hui, il se souvient plus que jamais de ce moment qui allait bouleverser son avenir.
Sur le littoral de Thiaroye-sur-Mer, le bruit des vagues semble porter le poids des départs, comme si l’océan, agité, connaissait déjà les histoires qui se murmurent sur le sable. La vie quotidienne reprend son rythme lentement. Le soleil d’été dore les toits en tôle et fait scintiller les filets qui sont accrochés au sol.
Sur la plage, les traces des marées de la veille dessinent des rubans mouillés et brillants.
Ce quartier célèbre de Dakar porte les stigmates de la migration irrégulière. Les conversations entre voisins tournent souvent autour des départs : les rêves d’un meilleur destin, les promesses de travail à l’étranger, les risques des traversées et les retours incertains.
Des femmes et des hommes discutent des moyens de réunir les fonds pour le voyage, économies, micro-activités locales, soutiens familiaux. Au milieu de ces voix qui cherchent des réponses, les enfants. Souvent oubliés et pourtant, les plus affectés par les décès dans la migration irrégulière.
Le poids de l’absence
Pour certains enfants, l’annonce survient comme un coup de tonnerre puis la confusion s’installe pendant plusieurs mois, parfois toute une vie. Seydina Gning réalise au fil du temps l’ampleur de l’absence de son père et confie : « Malgré mon jeune âge, j’avais une relation cordiale avec lui. Il m’emmenait partout. J’ai pleuré la mort de mon père. Mais je peux dire que je suis plus chanceux que ma petite sœur qui n’a pas eu la chance de le connaître ».
C’est aussi le cas de Khady Guèye, âgée de six ans. Pour retrouver son domicile, il faut emprunter une rue étroite et poussiéreuse. Trouvée dans une petite chambre, elle est déjà à l’interview, avec l’accord de sa maman. « Je ne connais pas mon père, mais j’ai vu sa photo. C’est ma maman qui me l’a montrée et elle m’a dit qu’il est en voyage », confie la petite.
Son regard porte déjà un monde d’innocence et de questions. Fama, sa mère, préfère le silence aux explications douloureuses. Les propos de Khady lui font verser quelques larmes. Elle répond : « Je suis obligée de lui dire que son père est en voyage parce que lorsque ce dernier prenait les pirogues pour l’Espagne, Khady n’avait que quelques mois. Elle venait tout juste de naître. Je finirai par lui dire la vérité, car si je ne le fais pas, quelqu’un d’autre dans la rue le fera à ma place ».
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« Il est parti avec un de mes frères. »
Moustapha Faye n’ignore pas la vérité . « J’ai su qu’il n’était plus en vie le jour où beaucoup de monde est apparu dans notre maison familiale. Certains pleuraient », raconte le jeune garçon de dix ans, la voix faible et tremblante.
Timide, il déroule son récit avec l’assistance de son oncle Moustapha : « Je suis resté des jours sans le voir. J’ai eu du mal. De plus, il est parti avec un de mes frères. Cela fait trois ans aujourd’hui. J’ai quitté les bancs de l’école pour apprendre le métier de menuisier métallique. »
Ce tragique souvenir est plus vif pour Daba Diop, 14 ans. Il y a un an, son père entreprenait le voyage périlleux. Les mots d’au revoir adressés à elle et sa mère dans leur chambre, les conseils pour exceller à l’école, la promesse de revenir bientôt après avoir acquis les moyens nécessaires à leurs besoins… Daba garde tout en mémoire mais depuis lors, aucune nouvelle de son père.
Elle qui confie avoir vu des amis souffrir des conséquences de l’émigration irrégulière, n’a pas eu le courage de lui en parler pour l’empêcher de partir.
« Avant, c’était lui qui m’aidait dans mes devoirs parce qu’il avait fait les bancs jusqu’au collège. Il me disait que tout serait possible si l’on travaillait. Maintenant, c’est moi qui dois prendre des décisions lourdes : rester sérieuse à l’école, aider mes frères et sœurs, ne pas faire de bêtises », raconte la jeune fille, le visage triste.
Il est douze heures et le soleil, sans merci, frappe la plage. À quelques mètres de l’eau, Abdou Diouf est assis. Sa silhouette est mince, ses épaules légèrement courbées comme s’il portait un poids invisible.
Le 12 février 2012, jour où le père d’Abdou a quitté Thiaroye vers l’Eldorado espagnol. Jusqu’à ce jour, aucune nouvelle de lui et de ses compagnons. « J’avais 12 ans à l’époque. Nous savons qu’il est décédé en mer », regrette Abdou.
Dans ses yeux, une étincelle qui hésite entre la colère et la résilience, entre la mémoire et l’oubli. « C’est difficile de vivre son absence. Mais je n’ai pas le choix », se désole-t-il. Malgré l’absence, Abdou avance, et la mémoire de son père devient une force qui porte ses accomplissements.
« La même semaine où il a quitté Thiaroye-sur-Mer, j’ai maîtrisé le Saint-Coran. Je voulais qu’il assiste à la cérémonie de ma remise de diplôme parce qu’il me payait les cours. Je voulais aussi qu’il soit présent à ma réussite au Brevet de fin d’études Moyennes (BFEM) », dit le jeune homme, aujourd’hui âgé de 25 ans.
Pour Seydina et Moustapha, l’amour du père s’est transformé en dévotion envers leurs mères et en rêves d’avenir radieux malgré tout. « Aujourd’hui, s’il était encore vivant, mon plus grand rêve serait de lui construire une maison. Hélas, vu qu’il n’est plus de ce bas monde, je le ferai pour ma mère. Nous vivons toujours chez mes grands-parents maternels. Ce sera un hommage à mon défunt papa aussi parce qu’il est mort en mer en quête d’une vie meilleure pour subvenir à nos besoins », confie Moustapha.
Quant à Seydina, son souhait demeure d’accomplir des gestes qui diraient tout l’amour qu’il porte à sa mère : « Mon rêve, c’est de l’emmener à la Mecque, de lui construire une maison, de lui offrir des voyages à travers le monde. C’est mon seul rêve. »
Il poursuit : « Je voulais rendre à mon père tout le service qu’un fils peut rendre à son père, mais Dieu en a décidé autrement. Je ne peux que me résigner et avancer ». Face à la perte, la mère demeure le pilier qui soutient tout, même lorsque le quotidien fatigue et que le poids financier écrase le souffle.
Une maman, deux rôles
Son mari parti à jamais, la mère de Seydina Gning se bat de toutes ses forces pour subvenir aux besoins de sa famille grâce à son petit commerce d’encens. « Je subviens à mes besoins. Parfois, si je ne suis pas financièrement stable, je vais prendre de quoi manger chez la vendeuse de repas qui est à côté jusqu’à ce que je puisse rembourser. Parfois, je ne dîne pas », raconte-t-elle, les yeux lourds d’épuisement. Abdou Diouf n’a pas la chance d’avoir une mère présente comme celle de Seydina et Moustapha.
Chez lui, ce sont deux parents absents et il a la charge de son petit frère qui n’a pas eu la chance de connaître leur père. « Je me débrouille seul pour me payer une formation. Parfois, quand la pêche est bonne, je me reconvertis en pêcheur pour avoir un revenu, financer mes études et subvenir aux besoins », explique le jeune homme qui n’en veut pas pour autant à son père.
« Là où il est, qu’il sache que je suis fier de lui. Et je ne juge pas son acte de prendre les pirogues. C’était pour nous mettre dans de bonnes conditions familiales ».
Noël de l’absence : Boza Fii apporte un souffle d’espoir aux enfants des migrants disparus
Depuis 2022, l’association sénégalaise de lutte pour la liberté de circulation et la dignité des migrants, Boza Fii, a instauré une tradition à l’occasion des fêtes de Noël : offrir un présent à ces enfants dont les parents se sont éteints quelque part dans le désert ou dans l’immensité d’un océan. « Nous voulons rappeler à ces enfants qu’ils ne sont pas seuls », confie d’une voix empreinte d’émotion Omar Diop, membre de cette association.
Pour cette quatrième édition de décembre 2025, l’association s’apprête à atteindre le seuil symbolique des 1 000 cadeaux distribués. Chaque 25 décembre, au moins 250 enfants reçoivent un présent soit 1 310 000 francs CFA investis chaque année pour que la magie ne s’éteigne pas, selon Omar Diop.
Avant la fête, il y a l’enquête. Cette étape délicate est menée par les points focaux et les membres de l’association, qui parcourent les quartiers et les villages afin d’identifier les enfants frappés par la tragédie migratoire. Après Gorée, Mbour et Fass Boye, Boza Fii s’apprête cette année à se rendre à Rufisque, une ville durement touchée par la migration irrégulière.
La distribution de cadeaux à Noël aux enfants des migrants disparus reste symbolique pour Boza Fii. Omar Diop estime qu’ « un jouet, un livre, un jeu devient plus qu’un simple objet : c’est un message. Un rappel que la vie peut encore offrir quelque chose de doux. Que l’avenir peut se reconstruire. »
Un projet d’identification des migrants sénégalais décédés sur les routes migratoires
Nous avons contacté le ministère de l’Intégration Africaine et des Affaires Étrangères afin d’obtenir des données statistiques sur les migrants décédés. Selon une source de ce ministère qui souhaite rester anonyme : « le caractère clandestin du trajet du voyage rend presque impossible la constitution de statistiques fiables sur les profils des Sénégalais qui perdent la vie au cours de ces parcours.
À ce jour, les autorités sénégalaises ne disposent d’aucune donnée précise sur les profils des Sénégalais morts sur les routes migratoires. Un véritable défi pour les services officiels ». Malgré ces obstacles, le Secrétariat d’État travaille en partenariat avec un organisme européen pour tenter d’identifier les personnes mortes en mer. « Ce programme concerne notamment des pays comme l’Espagne et vise à reconnaître les migrants, qu’ils arrivent vivants ou non sur les côtes », précise la même source.







Elhadj sene
12 janvier 2026 at 22:02
C’est très intéressant car sa permet de mieux comprendre les conséquences néfaste des migrations irréguliers surtout sur leur familles éplorée
Anonyme
12 janvier 2026 at 23:30
Ils laissent des familles souvent sans repaires, sans ressources… et pour autant ils sont aussi perdants car certains finissent sous l’eau ou en perdent la tête…